Le Pothos
- Kévin Bouchité
- il y a 6 jours
- 8 min de lecture
Un menteur qui vous veut du bien ?
Décortiquons ensemble la vie d’une plante que nous connaissons tous, le Pothos. Mais connaissons-nous vraiment le Pothos ?
Nous sommes en 1880. La journée est fraîche. Un léger vent d’est souffle. Ce matin, sort enfin notre livre se disent Jean et Édouard.
Jean Linden est belge. Edouard André est français. Ils sont horticulteurs et botanistes. Ils sont les auteurs de L’illustration horticole et sont les premiers à décrire la plante que nous connaîtrons sous le nom de Pothos.
Jean, dit Jeannot pour les intimes amateurs de frites, aurait reçu la plante d’amis installés dans les îles Salomon. Son comparse, Edouard, en fait alors la description et l’illustration. Il s’agit du Pothos doré. Enfin… le croient-ils.
La plante est une liane. Elle pourrait claquer des fessiers dans nombre de soirées déconseillées aux moins de 14 ans (la majorité est bien plus basse pour les hommes à la fin du XIXe siècle). La tige est verte, nuancée de jaune. Elle présente une série de crochets : des racines aériennes.
Les feuilles, plutôt cordiformes, d’environ 10 cm de longueur, ont une nervure centrale saillante, qui semble vouloir diviser la feuilles en deux lobes bien distincts. Les feuilles se veulent voluptueuses, charnues, presque galbées. On y retrouve un marquage jaune, blanc, nuancé, sur fond vert. Ce vert balance entre l’obscurité et la tendresse. Les marquages sont quant à eux surprenants : tantôt des taches, des éclaboussures ; tantôt des aplats jaunes, blancs, nacrés même. Toutes ses formes semblent se dessiner quasi géométriquement.
Voici la première description du, alors nommé, Pothos aureus.
En 1908, ces mêmes scientifiques le classent dans le genre Scindapsus et il devient alors le Scindapsus aureus.
Les choses s’accélèrent. 54 ans plus tard, le botaniste allemand Engler transfère la plante dans le genre Raphidophora. Elle devient alors le Raphidophora aurea.
L’année suivante, le botaniste américain Georges Sydney Bunting recatégorise le Raphidophora aurea. Il devient alors l’Epipremnum aureum. Pourquoi ? A cause d’une chose que vous ne verrez presque jamais… la floraison de cette plante. Georges a rapproché notre premier nommé Pothos aureum des Epipremnum car le matériel floral en est très proche.
Ordre : Alismatales
Famille : Araceae
Genre : Epipremnum
Espèce : aureum
L’Epipremnum aureum est une plante originaire de Moorea, en Polynésie française, grimpante, s’accrochant aux arbres, développant des racines aériennes. Elle peut atteindre les 20 mètres de hauteur, sa tige peut s’épaissir jusqu’à 4 cm et ses feuilles peuvent atteindre 1 m de longueur pour 60 cm de largeur.
L’histoire pourrait finir ici. Pourrait.
Epipremnum, du grec epi « sur » et premnon « souche »
Aureum, du latin aureus « doré »
Qui a déjà rencontré en jardinerie, voire en pépinière, un conseiller qui vous proposera un Epipremnum aureum ? Il ou elle vous vendra un Pothos, un Pothos doré, un Scindapsus parfois. Il ou elle vous vendra peut-être même une liane du diable. Cette plante populaire existe même sous plusieurs formes sélectionnées et travaillées en pépinière, dites cultivars.
Il y a les cultivars Marble Queen ou Snow Queen, dont les feuilles sont parcheminées d’un blanc crème. Le cultivar Neon, au feuillage presque jaune. Le cultivar Manjula, aux feuilles arrondies, panachées de vert et de blanc. Le cultivar N’joy, aux petites feuilles blanches et vertes. Le cultivar Global green qui, lui, arbore de belles nuances de verts. J’en passe. J’en passe énormément. En effet, plus de 120 cultivars sont homologués à ce jour à travers le monde.
Imaginez une jardinerie remplie de tous ces cultivars ! Le pied, non ?
Quelques cultivars : de gauche à droite : Himiko, Olivia et Poonsin
Je viens de vous citer les formes les plus répandues dans le commerce aujourd’hui. Et sûrement celles par lesquelles nous avons tous débuté notre collection de plantes.
Certaines et certains m’interpelleront ! Kévin, qu’en est-il des Epipremnum pinnatum ? Il s’agit de la deuxième espèce d’Epipremnum la plus présente dans le commerce maintenant.
Généralement, il s’agit d’une plante au feuillage plus allongé, voire dardé, qui aura la particularité de proposer des feuilles juvéniles petites et pleines puis des feuilles matures, plus grandes, se fenestrant, développant des aérations et ouvertures.
Je pense alors à l’Epipremnum pinnatum le plus classique. On retrouve aussi l’Epipremnum pinnatum dit variegata. Si on souhaitait être exacts, nous dirions même Epipremnum pinnatum variegatum. C’est la même plante que décrite à l’instant à la particularité près d’un marquage blanc, issu d’une carence et sélectionné, appelé variégation. On retrouve aussi l’Epipremnum pinnatum cebu blue. Ce dernier est une forme dont le feuillage, au lieu d’être vert semble vouloir aller vers le bleu.
Cette espèce pinnatum est, quant à elle, originaire d’Océanie.
L’histoire pourrait finir ici. Pourrait.
Scindapsus, du grec « skindapsos », qui signifie « sur le tronc des arbres »
Pictus, en latin « peint »
Souvent associés voire confondus, les genres Scindapsus et Epipremnum correspondent pourtant à deux réalités scientifiques bien distinctes. Deux différences notables existent entre ces deux genres : le matériel floral (à nouveau) et la capacité qu’ont les feuilles d’Epipremnum à se fénestrer, s’aérer au cours de leur croissance. En effet, là où les Scindapsus développent des feuilles qui ne dépassent que rarement les 20 cm de longueur, les Epipremnum ont quant à eux des feuilles pouvant faire 1m de longueur comme nous le disions pour l’Epipremnum aureum. C’est aussi le cas de variétés telles que l’Epipremnum amplissimum ou l’Epipremnum giganteum. Si les feuilles peuvent devenir aussi grandes, elles feront nécessairement de l’ombre aux plus petites, ainsi elles se fendent pour laisser passer la clarté. De plus, si les feuilles peuvent devenir aussi grandes, elles auront une prise au vent beaucoup plus importante, ainsi elles se fendent pour ne pas casser.
Les Scindapsus sont originaires d’Asie du sud-est. On les retrouve au Bangladesh, à Bornéo, Sumatra et Java, en Malaisie, en Thaïlande ou encore en Indonésie. Il s’agit d’une petite plante rampante et grimpante dont les feuilles se placent alternativement à droite puis à gauche, se chevauchant, la face intérieure de la feuille pressée contre un tronc.
Elle est décrite pour la première fois en 1848 par Justus Hasskarl, sur l’île de Java. Ce premier Scindapsus est appelé Scindapsus pictus. Adepte de la petite feuille, ce Scindapsus pictus arbore une couleur verte, plutôt foncée, légèrement soyeuse, tels les draps dans lesquels je m’enveloppe le soir pour m’endormir. La feuille présente un marquage argenté, tacheté et parfois un liseré gracieux sur son contour.
Cette coloration argentée est du à des poches d’air qui se sont développées sous l’épiderme des feuilles, absorbant et réfléchissant la lumière différemment. Les poches d’air se forment entre les cellules extérieures de la feuille et la couche de chlorophylle en dessous, provoquant un effet miroir. Il s’agit d’une adaptation très présente dans le monde végétale pour les plantes se développant dans des aires peu lumineuses. La zone argentée concentre la lumière et améliore ainsi la photosynthèse.

Les Scindapsus peuvent atteindre les 15 mètres de hauteur et arborent eux aussi des feuilles dont la forme évolue au cours du temps. Elles seront plutôt rondes, jeunes, et s’élanceront en vieillissant. Comme les Epipremnum, il existe de nombreuses formes et cultivars.
Le Scindapsus pictus argyraeus est le plus commun, il s’agit de celle décrite précédemment et que nous retrouvons régulièrement en jardinerie. On retrouve aussi le Scindapsus pictus exotica, qui, lui, présente une large feuille très argentée.
De plus en plus populaires, les cultivars de Scindapsus se retrouvent sur de nombreux sites internets. Pour n’en citer que quelques uns, je pense aux Scindapsus pictus silver hero, pictus Silvery ann, pictus silver lady ou encore le Scindapsus pictus jade satin qui a perdu ses taches argentées.
Au-delà des pictus, on retrouve l’espèce Scindapsus treubii dont le cultivar le plus populaire est le Scindapsus treubii moonlight. Ce dernier présente une feuille plus allongée, très épaisse et une coloration argentée quasi spectrale.
L’histoire pourrait finir ici. Pourrait.
Les Scaphoclamys et les Anadendrum… oops ma langue a fourché.
Je vous parle ici de deux genres botaniques méconnus mais qui pourtant sont souvent assimilés aux Scindapsus. Les plus curieux viennent de reposer ce carnet et sont allés jeter un œil sur Google, n’est-ce pas ?
Si je dis Scindapsus lucens. Certains réagissent. Il s’agit d’une plante grimpante, originaire d’Asie du sud-est (jusque là tout va bien) dont les feuilles sont tantôt vertes tantôt grises. Les feuilles ressemblent étrangement à du plastique. De plus, elles sont gaufrées. Pourquoi ? Cette plante vit généralement dans des régions où l’humidité dans l’air dépasse les 80 %. Le gaufrage permet aux gouttelettes d’eau de glisser sur la feuille sans y stagner, au risque de la faire pourrir.
Sauf que le Scindapsus lucens n’existe pas ! Mensonge ! Cette plante, assimilée aux Scindapsus parce qu’elle y ressemble, est en fait un Anadendrum affine.
Il en va de même pour les rares Scindapsus dits dark silver, Neon Stripe, Cat’s eye ou Bird’s tail. Ces plantes sont en fait des Scaphoclamys ! Des cousins du gingembre, parfois utilisé pour pimenter notre libido.
Quoique ces plantes soient encore assez rares en Europe, elles arrivent progressivement sur le marché végétal. Il faudra donc faire attention à leur appellation.
L’histoire pourrait finir ici. Pourrait.
Quand j’utilise, au quotidien, comme nombre d’entre vous, le mot Pothos, je pense à toutes ces plantes que je viens de citer, dont la description vous a enchantée.
Mais sais-tu qu’il existe un genre scientifique Pothos ? Quoique très discret, les terrariophiles les plus aguerris connaissent depuis plusieurs années deux espèces : le Pothos scandens et le Pothos barberianus.

Le premier est identifiable au pétiole de sa feuille. Une large bande verte avec un long sillon central. Le deuxième est identifiable à sa couleur, jaune orangée et à sa texture qui rappellerai une plante désertique. Je décide de peu m’attarder sur la description de ce genre… mais plutôt sur son nom. Car oui, si je ne devais insister que sur un point après toute celle longue épopée… c’est que le Pothos ne peut être que lui.
Les Epipremnum ne sont pas des Pothos.
Les Scindapsus ne sont pas des Pothos.
Les Anadendrum ne sont pas des Pothos.
Les Scaphoclamys ne sont pas des Pothos.
Mais Kévin, comment en sommes-nous arrivés là ? Pourquoi appelons-nous toujours ces plantes des Pothos ? Il faut rendre à César, ce qui appartient à César.
Il s’agit tout simplement d’un abus de langage véhiculé dans le monde du végétal et des pépiniéristes depuis des décennies. D’abord assimilé, le nom est resté. Et il est certes plus facile de demander à un conseiller de vente en jardinerie un pothos qu’un Epipremnum. C’est deux fois plus de syllabes.
Je pense qu’il faut commencer à changer nos habitudes et notre vocabulaire. Si vous appelez un chat, un ours des Pyrénées, dans cent ans, tous les chats seront des ours. Appelons un Scindapsus, un Scindapsus et un Epipremnum, un Epipremnum s’il vous plaît.
Si chacun y met un peu du sien, peut-être que le vrai Pothos ne se sentirait plus esseulé sur sa plage à se faire battre et rabattre par les vagues et le ressac.
Mais n’oublions pas non plus d’en adopter. Les Epipremnum et les Scindapsus sont souvent les plantes les plus facile à entretenir et à multiplier que nous ayons la chance de cultiver. Les Scindapsus, par exemple, supportent des environnements peu lumineux, ne sont pas excessivement gourmands en eau et grandissent régulièrement. Il s’agit pour beaucoup d’entre nous de l’une de nos premières plantes.
Et oui, le pothos est un menteur qui vous veut du bien….
Mince alors ! Je recommence.
Et oui, le Scindapsus et l’Epipremnum ne sont pas des menteurs et ils vous veulent du bien.









Commentaires